L'artiste a beau être implanté à Nice, c'est en rive droite du Var que son œuvre s'épanouit cet automne, au fil de deux expositions complémentaires présentées simultanément à Vence et à Carros. Dans sa pratique artistique contraire aux modes de notre temps comme dans sa manière d'affirmer une démarche d'écologie de la pensée à rebours d'une certaine conception de la modernité, André Marzuk ne peut laisser indifférent. Les deux brillants vernissages qui se sont récemment tenus dans le moyen pays témoignent de cette singularité rafraîchissante dans le milieu de l'art contemporain.
Tout d'abord, à la Chapelle des Pénitents Blancs de Vence, "Concerto pour deux cœurs" (1) présente le travail le plus récent d'André Marzuk, une série picturale homogène mixant les techniques - graphie, peinture, céramique, etc. - pour constituer un nouvel écrin à des fragments de lettres d'amour, perpétuant ainsi l'échange intime dans la sphère publique par le biais de la transfiguration artistique. Réalisé sous l'égide de "Art, culture et patrimoine", cet accrochage soigné s'accompagne de la publication par l'artiste d'un très beau catalogue, précieux livre d'art porteur d'une ode à la tendresse.
À quelques kilomètres de là, c'est dans les espaces de la médiathèque André-Verdet à Carros que se déploie une rétrospective mettant en lumière 25 ans d'un travail centré sur la coopération de Marzuk avec les poètes, les philosophes et les écrivains qui ont eu un impact sur son œuvre. Cette exposition (2) est présentée par le "Centre international d'art contemporain" qui fonctionne hors les murs durant les travaux de restauration du château.
Polylobes, Louanges au regard, Mémoires des feuilles, Offrande picturale, Traces de lumière, Recueil de silences… Autant de titres qui sont l'occasion de découvrir des séries très diverses, de la virtuosité du dessin à l'opulence de la peinture, dans la nudité d'un trait ou la richesse de la céramique, avec là encore pour point commun le dialogue constant entre unité et multiplicité. Car la déconstruction, la recomposition, l'usage du fragment sont employés ici comme autant de concepts disant à la fois la contemporanéité d'un art et le caractère intemporel de son propos. Et puisque les auteurs - Yvon Le Men, Olympia Alberti, Aimé Césaire, Christian Bobin et tant d'autres - sont à l'honneur, on ne manquera pas d'être emporté par le caractère inhabituel de la présentation des œuvres. En symbiose avec l'environnement de la bibliothèque, la scénographie offre en effet les murs d'exposition comme autant de pages d'un grand livre ouvert sur lesquelles textes, ornementation, tableaux et groupes de tableaux sont composés pour proposer une lecture inédite de ces œuvres.
Simple rencontre avec une beauté hautement classique mâtinée de questionnements plastiques contemporains ou désir de s'immerger dans un volontarisme artistique visant au réenchantement du monde, la visite de ces deux expositions s'impose comme l'un des temps forts de l'automne culturel aux marges de la Côte d'Azur.
Frédérik Brandi
–––––––––––––––––––––
(1) Concerto pour deux cœurs (œuvres récentes 2007-2009) - Chapelle des Pénitents blancs, Vence - jusqu'au 31 octobre 2009
(2) Tout ce que je sais du ciel, Poètes, philosophes et écrivains dans l'œuvre d'André Marzuk (Rétrospective 1989-2009) - Médiathèque André-Verdet, Carros - jusqu'au 12 décembre 2009.
Le parcours artistique d’André Marzuk est avant tout caractérisé par une suite d’expériences spécifiques. Peintre et dessinateur, il pratique très tôt la photographie, s’intéresse à la poésie, s’initie à la musique et au langage cinématographique. Cette succession de recherches lui donne progressivement l’occasion d’expérimenter et de maîtriser différents supports, formats et matériaux. Ainsi, ces démarches riches en enseignements, l’ont conduit naturellement vers une création où dialoguent ces différentes disciplines.
C’est dans cette optique qu’est présentée à Vence une série d’œuvres composites : Concerto pour deux cœurs. Des œuvres muent par une thématique intimiste se présentent semblables aux planches d’un album. L’intervention picturale ponctuée par la photographie et la céramique, est rehaussée par une inscription scripturale signifiante. La charge poétique contenue dans l’œuvre, véritable fil conducteur, oriente l’approche esthétique et confère à l’ensemble une tonalité encore plus confidentielle.
Plus loin, dans le chœur de la chapelle sont disposées avec un soin particulier trois œuvres en céramique constituées par une configuration de carrés. Chacune d’elles identifie un espace scénique qui intègre d’autres éléments : écriture, traces de fil d’or, commentaires. L’une d’elle est posée à côté d’une peinture aux contours polylobés. Preuve de filiation entre une entité et l’autre. Le verbe et l’image en osmose proposent de multiples lectures. Par la décomposition volontaire des icônes originellement compactes, l’artiste provoque des micros univers chaotiques. L’œuvre subit une première transfiguration à l’image d’un puzzle dont le compositeur aurait sciemment égaré la solution originelle. A ce bouleversement de composition s’ajoute une deuxième transformation. Celle précisément du passage d’un traitement purement pictural appliqué sur un support en bois avec différentes couches de peintures, des zones rugueuses, des lits de feuilles d’or, à un autre médium en céramique aux surfaces lisses et brillantes.
De quoi s’agit-il ici ? D’actes purement esthétiques ? Ou du témoignage d’une introspection sublimée ? La recherche d’une musique enfouie dans les profondeurs de l’être ou d’un jeu qui comporte une réelle prise de risques, la remise en question permanente des gestes, de la pensée, des intentions ? Il est difficile de ne pas imaginer la danse de la phalène autour de la flamme au péril de sa vie ! Au fond, l’épreuve de l’œuvre ne ressemble-t-elle pas à cette danse de la phalène ? Dans ce cas que reste-t-il du cheminement d’un artiste prêt à brûler ses ailes ? Des œuvres d’art ? Oui… des fragments de soi.
Zia Mirabdolbaghi
Comment peut-on situer le centre de gravité artistique du travail d'André Marzuk ?
Un regard de surface retient le foisonnement et la diversité de son œuvre. Cataloguer son parcours dans un chapitre normé de l'histoire de l'art n'est pas aisé.
Un regard plus amical, plus approfondi, ne peut qu'être attiré par sa technique captivante et un répertoire poétique ouvert sur la réalité. C'est par là que l'on appréhende son exigence fondamentale d'expérimentation qui ne se situe jamais dans une posture esthétisante.
L'exemple de "Hiroshima / la Mort" en 1969, geste final de sa période de jeunesse, est le prélude d'un engagement militant. Pendant trois années, il ne touche plus un pinceau et s'éloigne socialement et affectivement du domaine de l'art. Il part en Bretagne côtoyer "la vraie vie", dit-il, pour partager quotidiennement le travail des ouvriers puis des paysans. Son ultime œuvre picturale de grand format, aujourd'hui disparue et reconstituée pour cette exposition, n'était-elle pas intitulée "Ras le Bol !"...
À la fin de cette période, le choc visuel d'une photographie mondialement connue, celle d'une plante chétive ayant réussi à pousser à nouveau dans les décombres calcinés de Mururoa, est le véritable déclic de son retour progressif à la peinture. C'est l'objet de son tableau "Renaître".
Sa décision devient alors irrévocable : il sera peintre, quoi qu'il en coûte. Il lui faut trouver une voie, fut-elle périlleuse, pour en faire son métier tout en continuant sa recherche. Venant de découvrir que l'espoir est dans l'ordre du possible, son énergie est revenue avec la force jubilatoire du geste de dessiner et de peindre. L'art est toujours ce qui déborde ; le Grand œuvre peut désormais s'accomplir...
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
Aussi bien dans la présentation de Madame Claude Renaudo, déléguée à la Culture, que dans les appréciations des visiteurs, de l’émotion est passée face à une œuvre qui s’annonce comme une écologie de la pensée, et tient ses promesses. L’insertion de cette œuvre dans un "développement durable", combat des pulsions de vie contre les pulsions de mort qui peut-être agissent notre présent, étant l’objet d’un très beau Manifeste d’André Marzuk. (...)
Si André Marzuk a toujours conçu son travail comme une mise en acte de son rapport au monde, comme l’indiquent les Polylobes du début des années 80, bijoux pour une exploration de la Diversité, sceaux formels s’enracinant dans des traditions hermétiques, l’idée du jeu entre Unicité et Multiplicité était déjà là, d’où l’or semblait émerger comme un "soulèvement de l’âme", selon le terme d’Olympia Alberti… Ces Polylobes seront explosés, leur ordre se faisant encore plus intime, sorte de nano-structure fractale aimantant les fragments du miroir brisé, la déconstruction ayant été le grand thème de la contemporanéité. (...)
Tout ce parcours, qui fait borne aujourd’hui, apparaissant comme une réponse révoltée, et réparatrice, au "Guernica" d’André Marzuk de 1969 : Hiroshima-La Mort, recouvrement, jour après jour, de son lieu de vie et de travail, par un mauve-gris de cendre, performance mi-publique mi-privée comme protestation, et exorcisme sans doute, car le seul humain faisant partie de l’œuvre tout en en étant exclu, c’était lui, toujours vivant, toujours de chair, de sang, toujours chaud. "Finie l’Humanité", disait-il, mais au-moins un va poursuivre l’histoire humaine, comme les gardiens de la Littérature à la fin de "Farenheit 451", de Bradbury puis Truffaut.
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
André Marzuk est un artiste plasticien à part, une sentinelle à la frontière des mondes. Depuis presque quarante ans, il suit un chemin personnel, hors des sentiers battus, des modes, des mouvances éphémères. Inlassablement, il poursuit une quête intuitive, intime et passionnée : une recherche d’humanité à offrir en partage.
Dans l’infini du ciel comme dans la fine nervure d’une feuille, il cherche. Dans les visages des êtres habités, il cherche. Dans la flamme qui caresse le papier, les mots des poètes, la musique inspirée, il cherche. Dans l’histoire humaine, la science des étoiles, les rêves des rêveurs, infatigablement, il cherche. Sans relâche, dans une réflexion profonde, minutieuse, appliquée, il s’attache à transcrire ce qu’il a perçu de si beau, de si pur, cet indicible frisson d’extase et de respect que suscitent le beau, l’amour, le sincère. Alors, il devient un passeur de lumière, humble et généreux, qui voit au delà du visible et qui saura exprimer ensuite, dans un jaillissement de couleurs et d’émotions, sur le papier ou sur la toile, l’harmonie, le sens profond, l’étincelle sublime, l’ordre sous-jacent.
Parce qu’il veut d’une vie « qui ne passe pas à côté de l’essentiel », André Marzuk a choisi le camp des poètes de la vie, définitivement.
––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––
Je voudrais vous dire combien je suis non seulement admiratif, mais ému par la beauté de votre œuvre.